« Tout travail mérite salaire ».  Mais on ne paie que ce qui a de la valeur ! Est-ce que le travail a réellement de la valeur ?  


« Tu as un CV de généraliste »

Est-ce que la compétence a de la valeur ?

Non, car tout le monde en a. Elle a été massivement acquise dans des postes intermédiaires, dans des secteurs qui recrutaient, donc où tout le monde est allé à une époque donnée.  Combien de cadres grisâtres défilent dans des officines de bilan de compétence sordides en brandissant leur savoir-faire en « gestion de projet », « conduite du changement » ou leur maniement du logiciel powerpoint ?

Du coup, il y a de fortes chances pour que ces compétences aient déjà été modélisées, et injectées dans un système expert qui fera parfaitement l’affaire très prochainement. Un rapide coup de fil à IBM permettra de s’en assurer.

Il vaut encore mieux miser sur une absence totale de compétence, ce qui permettra d’obtenir un niveau de subordination largement supérieur, et ceci sans payer de charges sociales, grâce à des dispositifs comme l’alternance ou l’apprentissage. 

Rien de pire en effet que de devoir subir le couinement typique du Master II qui rechigne à soulever des palettes alors même  qu’il a les poches pleines des chèques Cadoc du comité d’entreprise.

« Dans l’équipe, tout le monde travaille beaucoup ».

Est-ce que la capacité de travail a de la valeur ?

Non, car puisque peu de gens travaillent encore, ceux qui travaillent travaillent beaucoup.  Rien de pire, au moment de l’entretien annuel d’évaluation,  que le défilé de salariés qui tentent de faire valoir  en gémissant les conference call passés les jours fériés, les dimanche matin sur l’ordinateur, les nuits avec leur blackberry, les dimanche et les nocturnes passés sur des salons professionnels.

On pourra quand même focaliser les ressources humaines sur le repérage des « talents » dotés  de caractéristiques biologiques particulières. Le fait de n’avoir besoin que de trois heures de sommeil par nuit par exemple.

« Qu’est-ce que tu as de différent ? »

Est-ce que qu’on paie pour quelque chose de banal ?

Non. Ce qui a de la valeur c’est ce qui est différent, pas pareil.

Les diplômés du système éducatif racontent tous la même histoire assommante, faite d’écoles de commerce de province,  de livres aux titres comme « Mercator » ou « Strategor », de diplômes décernés par un corps professoral ahuri, de stages bidons, ou de nuits passées sur le MOOC  «Devenir un Leader » du CNAM.  Ils frappent à la porte du système productif, chaperonnés par les « Responsables des relations entreprises »  de leurs écoles d’origine qui, tout décolleté dehors,  rêvent de réussir à les insérer.

Rien de pire que de devoir recevoir cette multitude de clones en entretien. Il vaut mieux leur demander  de déposer leur CV-vidéo enregistré par webcam sur le site internet de l’entreprise. Ces  CV seront filtrés par un système expert fourni par Oracle, et l’équipe RH basée en Pologne fera passer quelques entretiens de recrutement par Skype. Ca suffira largement. 

En revanche on recevra les « talents » à déjeuner, sans leur demander leur CV, ce serait d’une vulgarité !

« C’est difficile de dire ça à une femme, mais tu es très expérimentée »

Est-ce que l’on paie pour une vieillerie ?

Non. Ce qui a de la valeur c’est ce qui est neuf.

Les salariés expérimentés ne savent faire que des choses qui ne servent plus à rien puisque le monde  change tout le temps. Les femmes expérimentées sont laides et ne sont jamais à leur bureau car elles passent leur temps aux toilettes. Rien de pire que de devoir subir au jour le jour le récit de leur affaissement périnéal. Autant s’en débarrasser rapidement en leur proposant de passer sur un statut de free-lance après quelque mois dans le programme d’intrapreneuriat, c’est pas cher et ça fait toujours plaisir.

Quant aux jeunes diplômés, ils  pourraient demander à se faire payer, mais étrangement ils adorent travailler gratuitement. Il suffit d’employer des terminologies qui leur rappellent le gymnase du collège, comme « hackathon », ou de leur faire miroiter qu’ils vont devenir des « start-upers». A 20h, on leur donne de la pizza et du redbull, et au matin on récupère le code dont on a besoin, pour rien du tout. Ils sont vraiment étonnants !

 «Dans l’équipe, nous ne prenons plus que des experts sectoriels »

Est-ce que l’on paie pour quelque chose que tout le monde a ?

Non. On paie pour une chose rare. Or compétence et capacité de travail n’ont pas de valeur car elles peuvent s’acquérir, se mériter.

En revanche, ce qui a de la valeur c’est précisément ce qui ne peut pas s’acquérir. L’accès. L’entregent. Le carnet d’adresse. Le fait de connaître des gens importants, d’être le neveu de quelqu’un, d’ouvrir des portes, de décrocher des budgets, de trouver des financements. Le fait de définir les normes et de pouvoir les modifier.  Le fait d’être celui qui définit ce qui a de la valeur.  Car celui qui a de la valeur, au final, c’est celui à qui l’on a toujours dit qu’il en avait. C’est lui le vrai « talent », dont le DRH rebaptisé « Chief Happiness Officer » prend soin comme de la prunelle de ses yeux.

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« Tout travail mérite salaires ». Certainement pas, puisque « Ce qui est rare est cher » !

Le travail n’a pas de valeur, puisque tout le monde en propose. On paiera le travail quand la plupart des travailleurs seront morts et qu’il sera redevenu rare.