A une époque où je travaillais au fond d’un couloir, quelque part à la tête de groupe d’une grande SSII française, le téléphone sonna.

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Un chasseur de tête, aiguillé sur moi par une ancienne collègue au nom à particule, me proposait un processus de recrutement pour un emploi à la Direction des projets transverses d’un grand groupe américain. Fidèle au vieux dicton RH « Qui ne tente rien va la cruche à l’eau », je me rendis à l’entretien, après avoir pris soin de m’acheter un tailleur-jupe bleu marine chez Devernois et des collants opaques beiges.  

Le chasseur de têtes était installé au-dessus de la boutique de macarons Ladurée, sur les Champs Elysées. Dans le couloir la moquette était épaisse, il y avait une grande table de réunion dans le bureau et une vraie assistante me proposa un vrai café dans une vraie tasse avec une vraie cuillère. Le décorum des chasseurs de tête est bien rôdé, on se croit toujours en visite chez Catherine de Russie.

Après avoir procédé à la vérification point à point de mon parcours grâce à des questions astucieuses («Qui était votre maître de stage en 1994 ? Bernard Toutanbois ? L’auteur du Stratégor aux éditions Eyrolles? »), il me demanda de produire des photocopies certifiées conformes de mes diplômes, ce que je m’engageais à faire. Puis il me laissa entendre que je devrai pour poursuivre lui fournir 5 « références ». Il m’indiqua qu’il souhaitait les appeler en personne, et se fit très insistant sur la qualité des personnes que je devrai citer. Je me rendis vite compte qu’un vague manager flottant de projets bancals en projets boiteux ne saurait le satisfaire, et qu’il fallait fournir des noms gravés dans le marbre, c’est-à-dire figurant sur le rapport annuel. J’étais fort embarrassée, car au fil des plans sociaux, des réorganisations et des délocalisations en Inde, je n’avais dans mon vaste réseau relationnel que trois free-lance à la peine sur des projets d’expressions de besoins pour des Minitels 3614, et un patron de centre de services partagés basé à Calcutta. Le ton du chasseur de têtes se fit sévère mais juste : pas de possibilité d’intégrer le groupe prestigieux sans fournir de références tout aussi prestigieuses.

Je rentrais chez moi impressionnée : cette entreprise se méritait, je devais mériter d’y postuler ! Ce magnifique logo jaune qui avait la couleur de l’or commençait à me faire rêver. Au prix d’un phoning digne de Cuisines Spatial un samedi matin en période de challenge commercial, je réussis à rassembler 5 noms d’un prestige raisonnable, ou en tous cas d’une mythomanie satisfaisante. Leur situation professionnelle avait le parfum délicat et renfermé du placard, mais personne ne pouvait le savoir du dehors. Comme dans une SSII il n’y a rien d’écrit sur les cartes de visites, tout le monde invente son intitulé de fonction. Autant être créatif…ils avaient su l’être. Je comptais sur eux pour vanter mes mérites au chasseur de tête.

Je ne reçus aucune nouvelle de lui pendant plusieurs mois, ce qui me parut bon signe, car habituel dans ces professions.

Alors que je marchais dans la montagne au milieu de mes vacances, je reçus un appel impérieux du chasseur de tête qui voulait me rencontrer séance tenante. Je lui répondis que c’était impossible, en omettant de préciser que je me soulageais dans un buisson alors même que je lui parlais. Mon instinct me dit que cette précision était inutile et peu propice à me présenter sous un jour distingué. Je lui fis croire que j’étais en pleine « Digital Detox », quand en réalité j’avais acheté sur le GR un pâté aux escargots artisanal en promotion. Il était très insistant et j’aurais obtempéré, si mes billets de train achetés en promotion avaient été modifiables. Je réussis à négocier un rendez-vous la semaine suivante.

Une semaine plus tard, j’étais de retour dans les bureaux des Champs-Elysées. Le chasseur me regarda dans les yeux, et sortit avec cérémonie la pile des comptes rendus des 5 entretiens passés avec mes « références ». Il insista sur le fait que normalement il ne montrait jamais ces compte-rendu au candidat, et les tenait de la main pendant que je les lisais, sûrement de peur que je ne parte avec en courant. Visiblement j’avais fait un bon casting car mes deux mythomanes aux titres ronflants avaient aussi des particules, ce qui ne gâchait rien et avait l’air de lui faire de l’effet. Ils avaient raconté absolument n’importe quoi sur mes activités de façon à mettre les leurs en valeur auprès du chasseur de tête, au cas où, on n’est jamais trop prudent, surtout quand on  travaille dans une SSII. Résultat : le chasseur de têtes avait l’air absolument ravi de sa prise, à la manière d’un brocanteur qui trouve un tableau signé Grauguin  à Drouot. 

Je ne reçus aucune nouvelle de lui pendant plusieurs mois, ce qui me parut bon signe, car habituel dans ces professions.

J’eu ensuite l’autorisation de revenir en entretien, toujours chez le chasseur de têtes. La première fois on me présenta un monsieur grisâtre avec un tic de langage, il finissait toutes ses phrases en « ye ». La seconde fois « Monsieur Yeye » était à nouveau présent, accompagné de sa DRH. Elle me demanda en me fixant dans les yeux si j’encadrais une équipe, je lui répondis que je coordonnais les réalisations de trois indiens basés à Calcutta, New Delhi et Bengalore. Elle sembla dubitative sur le fait qu’il s’agissait d’une équipe….elle n’avait pas totalement tort. Pour ma part je n’étais pas sûr qu’il s’agisse d’humains car le son de leur voix était si métallique avec la voix sur IP qui sortait de mon ordinateur, que de temps en temps je me demandais s’il ne s’agissait pas de bots et si l’Inde existait vraiment. Mais je me gardais bien de faire part de mes réserves pour garder l’air distingué et montrer que je savais donner des ordres à de vraies personnes.

Puis il me fallut passer encore deux entretiens, avec un moustachu et un grand roux. Quand le grand roux ouvrait la bouche le ton de sa voix était si monocorde que je manquais de m’endormir, mais je tenais bon. Le moustachu m’intriguait plus, je me demandais pourquoi sa moustache cachait ses dents. Tous me fixaient d’un regard pénétrant, me mettant aussi à l’aise qu’une bouteille de shampooing 200 ml dans un détecteur de sécurité aéroportuaire.

Après cette salve d’entretiens, je ne reçus aucune nouvelle pendant plusieurs mois ce qui me parut tout à fait normal.

Un jour mon téléphone sonna et une « responsable RH » que je n’avais jamais rencontrée m’indiqua que l’on me proposait de me recruter, pour 20% de moins que ce que j’avais demandé. Je refusais, offusquée, pensant que cette jeune femme s’était trompée de numéro de téléphone. Puis le DRH en personne me rappela pour me signifier que cette offre m’honorait au contraire, car elle me permettrait de rejoindre un groupe américain, global, et de sortir du ruisseau de la SSII franchouillarde où je stagnais. Sa voix avait des intonations qui me faisaient penser à Star Trek – pour décrire l’opportunité qui m’était faite – et Victor Hugo, pour décrire ma situation si je refusais. Je me vis finir Fantine, édentée, chauve, française, et acceptait sur-le-champ l’honneur que l’on me faisait de changer de travail sans changer de salaire, avec une période d’essai de 6 mois à la clé.

Lors de mon arrivée dans l’entreprise, à  La Défense, mon nouveau Directeur, « Monsieur Yeye », m’indiqua que l’on avait beaucoup hésité entre moi et un compétiteur venu d’un cabinet de stratégie, ce qui était beaucoup plus prestigieux qu’une SSII. Mes gros diplômes et mon « expression orale » avaient fait la différence, mais de peu. Il allait falloir faire mes preuves. Il m’indiqua mon bureau, au bout d’un immense open-space en forme de boyau.

Un an plus tard, alors que j’étais en arrêt maladie pour burn-out, je déambulais sur les Champs Elysées. La plaque dorée du chasseur de tête avait disparu, elle était remplacée par celle d’un avocat en propriété intellectuelle. La carte de visite dans ma poche portait un logo couleur jaune d’or.