A l’époque où je travaillais à la Direction des projets transverses d’une grande firme américaine, j’avais la responsabilité d’encadrer deux  jeunes femmes, Anne Charlotte et Quitterie.

*****

J’avais eu beaucoup de mal à décrocher ce poste prestigieux, et mon supérieur hiérarchique m’avait bien indiqué que l’on avait beaucoup hésité à me recruter, malgré 7 entretiens, l’interview de 5 références professionnelles, et l’utilisation d’un chasseur de têtes. Mes diplômes et mon expression orale avaient fait la différence, mais je devais faire mes preuves.

Les deux jeunes femmes partageaient un bureau dans un open-space. Au-dessus de ce bureau commun était punaisée une photo d’elles deux en vacances à la montagne. Je trouvais cela convivial qu’elles soient proches. Nous allions faire une belle équipe toutes les trois !

Je convoquais ma toute première réunion d’équipe, pour instaurer un rituel collectif, comme je l’avais lu dans un livre aux éditions Dunod « Organisations plates et pouvoir d’agir ». Je leur proposais de réfléchir ensemble à nos indicateurs de performance. Je ne savais pas trop ce que l’on attendait de nous sur le plan quantitatif, mais elles auraient surement des idées précises. Anne Charlotte, très studieuse, me proposa rapidement des indicateurs de performance sophistiqués, comme le taux de satisfaction faciale des membres du Comité de Direction qu’elle proposait de mesurer à l’aide d’un dispositif numérique de « smile-tracking ». Cette collaboratrice était totalement digitale, elle avait dû suivre les cours en ligne de la FING ! Quelle modernité ! Quitterie, elle, se présenta à ma réunion avec une demi-heure de retard, sans aucun motif. Je me dis qu’elle avait dû beaucoup souffrir avec l’ancien manager, et que je me devais d’être compréhensive. Je suivais en cela les conseils de mon livre des Editions Eyrolles « Compassion et Piété managériale».

Je leur proposais de finir la réunion d’équipe à la cantine au pied de la tour. Je leur parlais longuement de mon ancien poste dans une grande SSII française. Je me devais d’être pédagogique et de leur expliquer le monde. Elles parlaient peu, je me disais qu’elles étaient sûrement fascinées par mes récits peuplés d’indiens de Bengalore et de conference calls à 23h avec la Californie qui leur permettaient de découvrir le vaste monde. Pour leur part, elles me firent le récit d’un week-end passé ensemble en Normandie, pendant lequel elles avaient fait du cheval. C’était passionnant car je n’étais jamais montée à cheval ! Je les écoutais avec grand intérêt. Je leur proposais de renouveler ce rituel du déjeuner d’équipe toutes les semaines.

Toujours dans un souci de convivialité, je fis ce jour-là un jour un commentaire admiratif à Quitterie sur son sac à main. Il était vraiment magnifique, elle avait dû économiser longtemps pour pouvoir se l’offrir.  Je l’avais vu d’occasion sur le Bon Coin, mais d’occasion il représentait tout de même un mois de salaire, je n’avais pas osé me l’acheter ce n’était pas raisonnable. Et puis  j’aurais eu peur de me le faire voler dans le métro, j’habitais à l’autre bout de la ville vers l’est.

Quitterie était très bonne sur Excel. Elle pratiquait beaucoup car elle organisait de nombreux week ends et mariages complexes, je voyais les macros tourner sur son écran quand j’entrais sans prévenir dans l’open-space. J’ai plusieurs fois tenté de lui proposer de participer à des réunions le vendredi après-midi, mais elle était toujours indisponible à partir de 16h. Je trouvais cela très sain d’avoir une vie personnelle riche, la lecture de « Réforme-toi toi-même avant de réformer le monde » aux Editions Eyrolles m’en avait convaincu. Du coup je restais souvent tard le vendredi soir et souvent le week-end, pour terminer le travail nécessaire pour le Comité de Direction du lundi où nos sujets de coordination transverse étaient  systématiquement mis à l’ordre du jour, en fin de réunion. L’agenda dérapait souvent, ce qui fait que j’avais très rarement le temps de présenter nos travaux, mais je trouvais cela tout à fait normal, les membres du Comité de Direction avaient tant de priorités à gérer ! En tous cas la présentation était prête, au cas où.

A part pour la réunion d’équipe, il était très rare qu’Anne-Charlotte et Quitterie viennent à mon bureau. Je faisais toujours le déplacement pour aller dans le leur. Je trouvais cela très vivant de me déplacer, après tout je passais l’essentiel de mon temps assise cela me faisait faire de l’exercice. Je me déplaçais aussi pour aller au bureau de mon Directeur, encore plus de gymnastique c’est bon pour la santé ! Cela dit, une fois de temps en temps, mon Directeur venait à mon bureau à moi, il avait coutume de passer derrière ma table pour regarder par la fenêtre qui était dans mon dos. Du coup j’avais pris l’habitude de bien ranger le dessus mon petit caisson pour qu’il ne voie pas mes boules Quies usagées et ma boîte de Xanax.

Anne-Charlotte et Quitterie avaient aussi de très bons rapports avec les membres du Comité de Direction, à tel point qu’elles oubliaient parfois de me convier à des réunions importantes. Je trouvais cela important qu’elles prennent leur autonomie, cela faisait partie de leur apprentissage, et je voulais les faire grandir, comme il était dit dans mon livre sur le  management des Editions d’Organisation « Guérir par les plantes ». Je les encourageais à tisser des liens directs avec le CODIR, à devenir de véritables « business partners ».

Un jour, alors que je revenais de chez Auchan au Centre Commercial Les 4 Temps, où je m’étais acheté un piège à humidité pour mes toilettes après un dégât des eaux, j’avais croisé Quitterie en grande conversation avec le Président du Conseil de Surveillance du groupe sur le parvis. Je les avais salués par convivialité. Le Président m’avait indiqué que Quitterie et lui se croisaient en vacances. Bien plus tard, lors du cocktail de remise de la légion d’honneur au Président du conseil de surveillance par le président d’une grande organisation patronale, j’ai noté que le vignoble servi à table portait le même nom de famille que Quitterie. J’ai mieux compris alors cet attachement à sa province natale et au terroir qui était tout à son honneur.

Je me suis aussi rappelé que le Président m’avait demandé à mon arrivée dans le groupe si j’étais de la famille du célèbre animateur de télévision Cyril Hanouna, ce qui était tout à fait impossible car j’avais fait de longues études en sciences politiques. Ce jour-là il avait eu l’air déçu, et avait raccourci la date limite de remise d’un rapport sur lequel je travaillais.