Mes cher lecteurs ! Bonne année ! 

En 2015 je me lance dans l'écriture de saynète 100% La Défense. Vos avis sont les bienvenus...


 

 

(Frédérique arrive sur le palier de la DRH. Mme de La Haute vient l’accueillir devant les ascenseurs. Frédérique est en sueur, échevelée, porte un gros sac à main fait dans une matière molle et une sacoche remplie de documents à ras bord. Elle renverse une partie de la sacoche sur le sol)

 Quitterie de la Haute : Bonjour Mademoiselle Bredouille, vous nous avez trouvés facilement ?

 Frédérique Bredouille : Bonjour Madame de La Haute. He bien écoutez pour être tout à fait honnête cela n’a pas été sans peine car j’ai failli être en retard car le RER s’est arrêté 20 minutes dans le tunnel juste avant La Défense, une femme enceinte a fait un malaise et il a fallu tirer le signal d’alarme. Ensuite j’ai eu un peu de mal à trouver votre tour je suis sortie par le mauvais escalator du RER A,  j’ai fait trois fois le tour du pouce de César et je me suis perdue dans le sous-sol du CNIT en avant de voir votre logo sur un panneau. Pourtant je travaille à La Défense depuis 20 ans je commence à connaître !

 Quitterie de la Haute : Décidément c’est une journée difficile. Moi-même j’ai failli érafler ma voiture dans le parking ce matin les places sont si étroites. Effectivement  ce n’est pas évident de nous trouver, car nous avons changé notre logo récemment, avec la nouvelle campagne de communication globale. Nous utilisons désormais l’acronyme des trois noms de notre ancienne marque, Formley&Ullbright&Kentridge.

Frédérique Bredouille : Oui cet acronyme c’est beaucoup plus simple à prononcer sur le marché français. FUK. C’est sharp, j’aime beaucoup.

Quitterie de la Haute : Oui c’est beaucoup plus straight to the point.

Frédérique Bredouille : D’ailleurs je voulais vous demander, votre nouvelle tagline, « Delivering optimization in a loving business environment » que signifie-telle exactement ?

Quitterie de la Haute : C’est très simple.  Formley&Ullbright&Kentridge est un acteur majeur de la fluidification du monde des affaires. Et vous conviendrez avec moi que si le monde des affaires est fluide, alors le monde dans son ensemble est fluide, comme l’eau qui coule d’une robinet, n’est-ce pas ? Et quand tout est fluide, tout va bien.

Frédérique Bredouille : C’est un raisonnement limpide !

Quitterie de la Haute  Revenons à vous. J’ai lu avec attention le dossier que m’a transmis notre chasseur de têtes Hector-Philippe de la Roubinière, de chez Farnlow&Kettle&Thornton je vois que vous avez fait de bonnes études. Sciences Pro, HacheEC c’est bien.

Frédérique Bredouille. Merci de votre feedback positif ! Oui j’ai fait de longues études.

Quitterie de la Haute : Et je vois que vous avez travaillé dans un certain nombre de sociétés du CAC 40 ? Frouge, Tatos, Glouréal, Cragemoni, ce sont de belles entreprises.  Au fait, je vous remercie de m’avoir transmis les 10 lettres de références que nous vous avions demandées. Les gens avec qui vous avez travaillé sont élogieux. (Elle passe les lettres en revue )– « Frédérique mange les dossiers comme des gâteaux », « J’ai rarement vu un tel bulldozer », « On peut la laisser cravacher toute la nuit elle est comme un lapin Duracell elle a toujours des piles », « Une fois je l’ai retrouvé qui dormait sous son bureau à 7h du matin elle n’avait pas très bonne haleine », « Elle manque de sens politique mais qu’est-ce qu’elle bosse ! »

Frédérique Bredouille. Ecoutez, oui, cela s’est toujours bien passé, j’aime beaucoup travailler hihi ! Je suis une femme de dossiers

Quitterie de la Haute : (la regardant fixement) En ce cas je vais vous expliquer notre organisation….(Frédérique ouvre son carnet et note frénétiquement – Mme de la Haute parle à toute allure)…En termes de rattachement hiérarchique vous dépendrez de Monsieur Jean-Guy K Pinchon IIIrd, mais vous aurez aussi un rattachement fonctionnel avec Monsieur Sven Crouton, ainsi qu’un rattachement à Madame Esther Von Bülow qui pilote nos activités européennes. C’est une organisation fonctionnelle par mode projet classique vous connaissez. De temps en temps il se peut aussi que notre secrétaire général Hubert des Aulnaies de Sarasse, fasse appel à vos services.

Frédérique Bredouille. Vous savez j’ai travaillé dans de grands groupes, j’ai coutume de dire que la complexité, je la mange dès le petit déjeuner ! hihi !

Quitterie de la Haute (atterrée) oui je vois. Dites-moi… je vois que vous n’avez aucune expérience d’encadrement. (elle passe la main dans ses cheveux soignés – une énorme bague de fiancailles et une bague à blason brillent furtivement devant les yeux de Frédérique – zoom sur la bague)

Frédérique Bredouille. Loin de moi l’idée de vous contrarier, mais quand je travaillais chez Cragemoni, j’encadrais une équipe de quatre indiens basés à Bengalore, ils étaient regroupés dans le Centre de Services Partagés.

Quitterie de la Haute : C’est un encadrement virtuel….Ce ne sont pas de vraies…..personnes.

Frédérique Bredouille. Nous travaillions certes par conference calls, certes, mais nous pouvions nous voir et nous formions une véritable équipe. Nous avons bu du thé chai en visio conférence pour célébrer leur fête des lumières, Diwali, c’était très convivial. Et quand j’ai eu cette grosse tumeur au front, nous avons refait une visio tous ensemble quand j’étais à la clinique. Ils m’ont expédié des cheese nan pour me réconforter. Je les mangeais en lisant les tableaux excel qu’ils m’envoyaient, je me suis remise en trois jours  malgré mon gros pansement sur l’œil gauche. Encore aujourd’hui ils me pokent sur LinkedIn !

Quitterie de la Haute : Dites-moi…vous n’avez jamais travaillé dans une entreprise anglo-saxonne ….

Frédérique Bredouille. Non, mais je parle très bien l’anglais de Bengalore maintenant. Regardez, je sais même faire le « indian wobble » (elle secoue sa tete avec les yeux exorbités, l’air ravi).

Quitterie de la Haute (l’air atterré) : Je vois. (plissant les yeux) Vous n’avez pas un problème aux yeux ? Je ne vois pas très bien vos lunettes sont épaisses

Frédérique Bredouille. Non je n’ai rien ? Ha ! Pas du tout c’est ma nouvelle ombre à paupières ! Je l’ai trouvé chez Presty Woman, la boutique de maquillage dans l’interconnection RER. J’ai trouvé cela si original, cette teinte rouille nacrée ! Je l’ai achetée exprès pour notre entretien

Quitterie de la Haute (l’air atterré) : Presty Woman. Je vois. Je suis rassurée, j’ai cru à une conjonctivite aigue. Mais dites-moi, quelles sont vos motivations pour travailler chez nous ?

Frédérique Bredouille. Ecoutez, pour moi, Formley&Ullbright&Kentridge, c’est le prestige absolu. Vous avez une telle réputation d’excellence  sur le marché. Toutes ces expertises, cela fait rêver. Et puis… un groupe américain, global, c’est véritablement le sommet d’une vie professionnelle. Rien à voir avec une entreprise française. L’amérique…. (son regard se perd)…c’est si…..exaltant ! Pour moi qui ai appris l’anglais en chantant Thriller dans ma salle de bains ! (elle chante de façon ridicule) « Sriller Sriller naïte ! »

Quitterie de la Haute (l’air atterré) : Oui nous savons identifier les talents (elle insiste sur ce mot – la bague de fiançailles et la bague à blason brillent à nouveau) – d’ailleurs je voulais vous prévenir que le salaire que vous avez demandé est un peu élevé. Vous vous rendez bien compte que notre logo sera pour vous un sésame précieux. (l’air majestueux et hautain) En vous recrutant nous vous ferions un honneur

Frédérique Bredouille. Heu… oui je suis désolée, j’avais formulé un peu au hasard vous savez. Je n’ai pas vraiment réfléchi. Je comprends bien que travailler chez Formley&Ullbright&Kentridge est un aboutissement. Je m’excuse, sincèrement.  J’attendrai votre proposition. Votre prix sera le mien. (l’air inquiet) J’espère que vous ne me tiendrez pas rigueur de ma demande initiale ! Quelle folie j’ai faite ! pour Formley&Ullbright&Kentridge ! Mon Dieu !

Quitterie de la Haute. Non, mais soyez vigilante à l’avenir. C’est toujours délicat de dire cela à une femme, mais vous êtes très expérimentée (elle insiste sur ce mot pour montrer qu’elle veut dire vieille). Fort bien. Voici la suite de notre process de recutement. Je vais organiser sept ou huit entretiens avec les parties prenantes, puis nous nous concerterons tous ensemble. En parallèle notre chasseur de tête va vous revoir pour une série de tests psychologiques. Cela prendra à peu près six mois. Au terme de cette période je vous tiendrai au courant de la suite que nous donnerons à votre candidature. (elle se lève). Ah faites attention votre jupe est déchirée.

Frédérique Bredouille. Heu… non, c’est le modèle qui est comme ça, j’ai trouvé ça original ce coté destructuré, ça vient de chez Pecca Mode

Quitterie de la Haute. Pecca mode ?

Frédérique Bredouille. Heu… vous savez les boutiques du RER ?

Quitterie de la Haute. Je vois…nous n’avons rien de tel au Vésinet. (à elle-même - Dieu soit loué !) Je vous raccompagne (Frédérique se dirige vers la porte des toilettes). Mademoiselle Bredouille, ce n’est pas la sortie ! Les ascenseurs sont par ici.

Frédérique Bredouille. Eh bien j’ai été enchantée de vous rencontrer

Quitterie de la Haute. (sourire crispé). Nous reviendrons vers vous, comme convenu.

(Frédérique s’engouffre dans l’ascenseur et manque de se faire couper en deux par la porte – tout le contenu de sa sacoche se répand sur le sol)